Consultés par référendum samedi, les Islandais ont dit non à la reprise des négociations d'adhésion à l'Union européenne, à l'issue d'une nuit de dépouillement à suspense. Le résultat, obtenu avec 52,8 % des voix, met un coup d'arrêt à un processus engagé en 2009 puis suspendu six ans plus tard, et confirme le poids de l'industrie de la pêche dans la vie politique de l'île.
Un scrutin qui bascule au petit matin
Il était trois heures et quart en Islande, cinq heures et quart à Paris, ce dimanche 30 août, quand le résultat du référendum organisé la veille a basculé. Le camp du oui menait pourtant depuis le début du décompte des votes, cinq heures plus tôt. Puis le camp du non est passé devant, creusant progressivement l'écart, pour obtenir finalement 52,8 % des suffrages en fin de matinée. Le pays de quatre cent mille habitants ne va donc pas reprendre les négociations avec Bruxelles en vue de son intégration à l'Union européenne, des discussions engagées en 2009 et suspendues six ans plus tard par un gouvernement conservateur.
Une campagne dominée par la souveraineté
Dans les sondages, ces dernières semaines, les deux camps étaient donnés au coude à coude, avec une légère avance pour le oui. Les résultats définitifs suggèrent une forte mobilisation des opposants à la reprise des discussions. La victoire du non est avant tout celle du Parti de l'indépendance, formation conservatrice et eurosceptique, et de l'industrie de la pêche, très influente sur l'île, qui a pesé de tout son poids dans la campagne. Son argument central affirmait que reprendre les discussions avec Bruxelles risquait de mener à une perte de souveraineté sur le secteur halieutique, un secteur qui représente près de quarante pour cent des exportations islandaises et sept pour cent de son produit intérieur brut.
Le clivage entre Reykjavik et le reste du pays
Les résultats révèlent aussi l'étendue du fossé entre la capitale, Reykjavik, largement acquise à la cause européenne, et les habitants des autres circonscriptions électorales couvrant le reste du pays, qui ont voté majoritairement contre la réouverture des discussions. Ce clivage géographique, déjà observé lors de précédentes consultations sur des sujets économiques, illustre la défiance persistante des zones rurales et côtières envers une administration jugée trop centralisée depuis Bruxelles, à des milliers de kilomètres des ports de pêche du nord et de l'est de l'île.
Un processus d'adhésion chaotique depuis 2009
La candidature islandaise à l'Union européenne remonte à l'été 2009, dans le sillage direct de l'effondrement du système bancaire national qui avait ravagé l'économie du pays l'année précédente. Le gouvernement social démocrate de l'époque avait vu dans l'adhésion et l'adoption de l'euro un moyen de stabiliser durablement l'économie et de se protéger de futures crises monétaires. Les négociations avaient effectivement débuté avec la Commission européenne, portant sur plusieurs dizaines de chapitres réglementaires. Mais dès 2013, un nouveau gouvernement de coalition conservatrice était arrivé au pouvoir en promettant de geler le processus, avant de le suspendre officiellement en 2015 sans jamais le rompre formellement, laissant la question en suspens pendant plus d'une décennie.
La pêche, ligne rouge historique de la diplomatie islandaise
Le poids de la pêche dans ce dossier n'a rien de nouveau. L'Islande a mené, entre les années 1950 et 1970, trois conflits diplomatiques et navals avec le Royaume Uni, connus sous le nom de guerres de la morue, pour étendre unilatéralement ses zones de pêche exclusives et protéger ses stocks halieutiques face aux chalutiers britanniques. Cette mémoire collective irrigue encore aujourd'hui le débat public : nombre d'Islandais redoutent qu'une adhésion à l'Union européenne, et donc à sa politique commune de la pêche, ne transfère à Bruxelles la gestion des quotas dans les eaux territoriales du pays, un secteur perçu comme le socle de l'indépendance économique nationale acquise après des siècles de domination danoise.
Membre de l'espace économique européen, mais pas de l'Union
Ce non ne signifie pas pour autant un isolement de l'Islande vis à vis du continent. Le pays appartient depuis 1994 à l'espace économique européen aux côtés de la Norvège et du Liechtenstein, ce qui lui donne accès au marché unique moyennant l'application d'une large partie du droit européen, sans toutefois avoir voix au chapitre dans son élaboration. L'Islande fait également partie de l'espace Schengen et coopère étroitement avec l'Union sur les questions de sécurité, de recherche et d'environnement. Beaucoup d'électeurs du non estiment que cette position intermédiaire offre déjà les bénéfices économiques essentiels sans les contraintes institutionnelles d'une adhésion pleine et entière.
Une décision scrutée à Bruxelles
Le résultat de ce vote devrait être observé avec attention dans les capitales européennes, à un moment où plusieurs pays candidats, notamment dans les Balkans occidentaux et en Europe de l'Est, poursuivent leurs propres négociations d'adhésion. Le cas islandais illustre les limites de l'attractivité du projet européen même auprès d'un pays riche, stable et déjà largement intégré économiquement au marché commun. Il alimente aussi le débat récurrent sur la nécessité, pour l'Union, de mieux garantir aux petits États insulaires la maîtrise de secteurs stratégiques comme la pêche avant d'espérer convaincre leurs opinions publiques.
Quel avenir pour les relations entre Reykjavik et l'Union
À court terme, le gouvernement islandais devrait se contenter de maintenir le statu quo, c'est à dire une coopération étroite via l'espace économique européen sans perspective d'adhésion à moyen terme. Les partisans du oui, minoritaires mais loin d'être marginaux avec plus de quarante sept pour cent des suffrages, espèrent néanmoins que ce débat resurgira lors d'un futur cycle électoral, notamment si l'économie islandaise venait à traverser de nouvelles turbulences. Pour l'heure, la question européenne reste, comme depuis près de deux décennies, l'une des lignes de fracture les plus vives de la vie politique islandaise, entre une capitale tournée vers le continent et des régions attachées à la souveraineté sur leurs ressources naturelles.
Un précédent qui rappelle d'autres consultations nordiques
Ce refus islandais n'est pas sans rappeler d'autres épisodes similaires en Europe du Nord, où l'attachement à la souveraineté nationale l'a régulièrement emporté sur les arguments économiques en faveur d'une intégration plus poussée. La Norvège elle même a rejeté par deux fois, en 1972 puis en 1994, l'adhésion à la Communauté puis à l'Union européenne, préférant elle aussi la voie de l'espace économique européen. Ces exemples nourrissent l'idée, largement partagée par les électeurs islandais du non, qu'un petit pays insulaire riche en ressources naturelles peut préserver une prospérité durable en dehors du cadre institutionnel bruxellois, à condition de garder un accès garanti au marché unique par d'autres moyens juridiques.
